PREMIERE INCURSION EN MILIEU HOSPITALIER 1


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Jean Louis Le Vallégant recueille les confidences de personnes âgées en résidence à l’hôpital

et les fait lire par des membres de l’équipe soignante. Un échange sincère.

Lanmeur, 15 kilomètres de Morlaix juillet 2013. Un bourg rural à quelques kilomètres d’une côte toujours préservée, même si les affluents dégueulent en masse les restes purulents d’une agriculture intensive. Lanmeur accueille depuis des dizaines d’années ce que l’on nommait un hôpital local. Le beau bâtiment est requalifié aujourd’hui en centre hospitalier. Ministre, sénateur maire et président du Conseil général couperont d’ailleurs le ruban inaugural en fin de mois. Dans l’instant je suis accueilli par Sébastien Portier chef du service culturel de l’établissement qui s’étend sur quatre sites.

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Le « chef » et « son » service ce sont 7 animateurs qui organisent, stimulent, agrémentent la vie et rendent espoir aux 250 résidents de l’hôpital. La chose est rare tout comme la politique culturelle propre à la boutique. Oui politique culturelle, oui ici les artistes se succèdent : on y verra Marc le sculpteur, Riccardo l’écrivain ou encore Bernado le danseur. Aujourd’hui Vallégant le sonneur ouvre le 16ème chapitre des Confidences sonores. 16ème chantier, première incursion en milieu hospitalier, code d’entrée, odeurs, portails, cris, chariots, portes que l’on ferme à double tour, errances en chausson « ruzés » dans les couloirs annoncent un truc : la fin.

Immédiatement l’image de mon père grabataire me vient en mémoire. Soulagé de cette vie qui n’en finissait pas de mourir, il s’en est allé un soir de septembre 2012, vraisemblablement la bouche ouverte comme cette dame offerte à nos regards par l’entrebâillement impudique d’une porte.

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Avec Sébastien nous travaillons à la mise en oeuvre de notre chantier depuis plus d’une année. Il se bagarre sec Seb pour que ce projet existe. Becs et ongles il l’a défendu  et les partenaires qui s’y associent lui donnent lieu de penser que son job vaut le coup, que notre projet aussi vaut le coup même si les contraintes administratives demeurent et que quelques embûches procédurières ralentissent notre sereine détermination.

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Un bruit de vie s’en va et l’agitation environnante demeure : balai des nettoyeurs et des soignants, sillage de comète de blouses coton à l’arrière des chariots . Ne pas perdre de temps : 10 minutes pour la toilette, 2.30 pour un lavabo, garder vos distances, souriez et l’humeur, toujours d’humeur égale s’il vous plaît.  11H10 premier service déjeuner, chaque résident à sa place au nom marqué. Son heure, sa place, puis silence. Une sieste, puis 15H00 le goûter puis 18H00 le dîner et puis 19H00 le coucher. La bruyante fourmilière matinale contraste avec le désert des après-midi que seuls quelques visites et les commentaires cathodiques du tour de France viennent perturber.

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Les matins, d’autres matins vont se succéder durant ces trois semaines de séjours. Mêmes rituels, mêmes visions dérangeantes de portes impudiques. L’entrée dans le sas qui mène au bureau des animateurs rappelle l’alignement des voiliers au port de Morlaix tout proche. Des vieux à roulettes attendent ici chaque jour l’ouverture d’une ultime écluse, « le Télégramme » en main. Au son de l’accordéon déversé d’un radio cassette, dire bonjour à chacun, avec ou sans réponse, pas grave, croiser le même pépé marcheur toute la journée sans qu’il nous adresse le moindre signe d’intérêt, saluer JF qu’une augmentation du tabac chagrine, penser que cette belle dame n’a pas sa place vraiment ici…

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Le groupe de « confidentiés » choisi par Sébastien regroupe des âges, des métiers et des raisons d’être ici différents. Ouvrier agricole en retraite, travailleur social en errance, ancienne professeure, serveuse à la pizzeria « chez Gigi »… avec appréhension j’aborde les premiers entretiens. Quelle sera mon attitude? bienveillance, distance nécessaire émotion se conjugueront – elles en harmonie, pas sûr ! mais très rapidement je me sens à l’aise. J’ai durant vingt ans travaillé sur ce secteur géographique et l’évocation d’une famille, d’un lieu dit, d’événements vécus en commun comme la grève des Thomson ou encore l’incendie de la Manu permettent d’établir la passerelle de confiance qu’à chaque chantier je m’emploie à construire. Entouré de Sébastien et d’Hubert Budor caméra en main, une douzaine de résidentes et de résidents se prêtent au jeu des Confidences sonores. La peur, ma peur s’estompe au fil des rencontres et laisse place à une belle complicité. S’il me semble avoir approché de pareilles situations lors de séances de collecte passées aux côtés d’anciens dans les années 70, la situation d’aujourd’hui me renvoit au défilé de ma propre existence, à celui de mes proches, à la façon dont nous pourrons conjuguer le présent à l’avenir.

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L’accordéon de l’entrée déverse chaque jour des standards de musette et déjà certains de mes interlocuteurs me parlent de rock, de Led Zeppelin ou encore d’Hendrix qu’ils vénèrent. « tu sais je suis plus jeune que Johnny alors!… » Autre génération autre réalité. Le trafic de « gâteau sourire » peut remplacer à court terme celui du kilo de rouge. Sans doute aussi que les futurs pensionnaires (et c’est à espérer) n’afficheront pas la même docilité face aux diktats des médecins, aux soins, aux prescriptions. Sans doute que le thé dansant vit en ce moment ses dernières heures. Les générations à venir ne sauront s’en contenter, ce qui induira je l’espère, un revirement de panser la vieillesse en institution. Cette institution est-elle prête? J’en doute pour le moment. Si aujourd’hui un même calque de fonctionnement s’impose à tous, que l’on soit né en 23 ou en 49, il me semble impensable qu’à l’avenir la génération des pères puisse cohabiter sans différence de considération « thérapeutique » du moins avec celle de leurs fils.

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Les beaux instants de vie recueillis ne ressassent ni regrets, ni nostalgie, je m’attache à relater un présent bien évidemment irrigué par l’histoire, mais seul le présent m’intéresse. Les unes et les autres traduisent à leur manière la résignation, leur solitude, la souffrance, et la peur de la fin. Nous nous dépêchons d’enchaîner. Aux contacts s’enchaînent les premières collectes, alors qu’habituellement je laisse passer une semaine entre ces deux instants. Pas certain que le ou la « confidentiés » appartienne encore aux effectifs de l’établissement dans les prochains jours. ça va vite. Oui le déclin va vite. Après une quinzaine de jours d’absence je reviendrai devant l’une et l’autre et dans l’intimité d’un petit logement ou d’une chambre, je lui lirai son bout de vie établit à partir de mes prises de notes. Cette troisième rencontre sera la plus bouleversante, nous rigolerons, nous pleurerons aussi. En trois semaines le temps ponce soigneusement les énergies. Nombre de mes interlocuteurs n’affichent plus la même vitalité, quelle vacherie la vieillesse, terrible.

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Un sas s’impose après ces journées. Je retrouve la baie de Morlaix somptueuse en ce milieu de juillet sous un cagnard venté. Habitant d’ici je n’avais jamais tilté sur tant de beauté. La côte demeure préservée, les îles à marée basse affichent une splendeur apaisante comme la brume sur la rivière à sept du mat.

Début septembre, à l’invitation de Sébastien, un représentant de chacun des services enregistre la parole des résidents. Cuisinier, infirmière chef, animatrice de jour, employée de service ou encore patronne répondent positivement, bel élan. N’ayant que peu croisé les unes et les autres, ce moment s’avère propice à l’échange. Touchant d’entendre ces voix de soignants dire aussi justement l’intimité des résidents.

Reste à présent à construire le spectacle. Avec Jérôme Kerihuel, Erwan Martinerie et Yann Le Corre, nous nous y emploierons en novembre.

 Jean Louis Le Vallégant

Les Confidences Sonores du Pays de Morlaix seront présentées

samedi 16 novembre 2013 à 15h et 17h30 à la salle Steredenn à Lanmeur

dimanche 17 novembre 2013 à 15H30 à l’Espace du Roudour à St Martin des Champs

 

Lire l’article de Ouest France


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Commentaire sur “PREMIERE INCURSION EN MILIEU HOSPITALIER

  • Doucet

    Vraiment bien « l’Hopital ». Chapeau le commentaire, du tact, de la mesure et des questions bien posées.
    A+++
    Luc Doucet