KENAVO PIERRE LE BEUZ


Avant que les Confidences sonores ne démarrent vraiment, j’ai été à la rencontre d’amis, de relations aussi. Je cherchais à en savoir davantage… J’ai réécrit le contenu (partiel) de nos rencontres initiant ainsi la manière par laquelle j’allais opérer par la suite : retranscrire au plus près de la conversation, donner à lire à un/une anonyme puis, avec l’équipe musicale (Jérôme Kerihuel, Yann Le Corre, Erwan Martinerie), agrémenter ce récit d’une pièce musicale particulière. Pierre Le Beuz décédé ces derniers jours appartenait à ce panel premier. En hommage, alors qu’il est enterré ce jour, je joins ici le texte de notre rencontre. Ce texte est précédé d’une évocation de la première époque musicale de ma vie. Bonne lecture.

La musique traditionnelle de Bretagne m’a permis de côtoyer les derniers sonneurs de métiers. Je retiens particulièrement Auguste SALAÜN de Bannalec. Nous sommes du même « pays ». Je vis dans la même commune que lui et le salue quasiment tous les jours. Il est posté, sur le chemin de l’école, toujours au même endroit aux environs de 13H30. Toujours il siffle ou il chantonne, près de la pompe à eau à l’angle des rues nationale et de St Thurien. Je ne connais pas encore ces ritournelles. Haut et grand personnage, lunetté de marron, il a le cheveu blanc et abondant. Son teint très sain évoque le végétarien des coop bio ou encore certains athlètes, coureur de fond notamment. Courir. Auguste «  a fait sa part » comme il pourrait le dire. Il est sonneur, son père l’était, trois de ses fils le sont aussi. Il démarre à 14 ans. La bombarde devient son gagne pain. Noces, fêtes en tous genres, la période de l’entre deux guerres l’amène à promener sa musique en France comme à l’étranger. Il collectionne les honneurs et les prix. Je retiens davantage les rigolades et les souvenirs qui embrument ses yeux. Gus, c’est son diminutif, est virtuose, sans doute Le virtuose de la bombarde. La précarité de sa situation de musicien, l’époque va passer au bal, guide la nécessité de savoir tout jouer. Sa curiosité, ses facilités, son travail et ses voyages le lui permettront. Perles de cristal, la Tyrolienne, Frou frou, la marche de l’empereur, sont ses morceaux de bravoure. Ces pièces musicales « kitsch » à souhait vont l’accompagner toute sa vie durant et particulièrement contribuer à sa notoriété. Auguste SALAUN et ses fils sont les accompagnateurs attitrés des festivités bannalécoises au premier rang desquelles le Pardon. Une manifestation initialement religieuse devenue profane depuis longtemps, un instant particulièrement convivial au terme de l’été.

Dans la cité des genêts – c’est quasiment la traduction française de Bannalec-, Auguste et ses fils accompagnent le cantonnier chef Rostren qui porte le drapeau devant les autorités. Drapeau , sonneurs, Maire, président et membres du comité des fêtes sillonnent le bourg le matin des trois jours de pardon. Drapeau et sonneurs ponctuent le temps. Fin de matinée rue de Scaër ce sont les courses pour enfants puis, rue de la gare les courses de chiens. Halte apéro chez Eva et à l’hôtel des voyageurs, repas du comité, puis manifestations sportives au stade. Foot le dimanche, courses cyclistes d’exhibition sur piste le lundi – on y voit Merckx, Anglade, Thevenet, Guimard affronter les régionaux Marcarini, Flochlay et Foucher notamment- courses cyclistes sur route le mardi.

La musique d’Auguste et ses fils résonne en plein air dans le bourg et dans les cornets Bouyer du stade associé à la voix du speaker Lucien Roland de St Brieuc. Tickets de manège et menues primes pleins les poches les gamins, dents cariées par les lolis singent les sonneurs. Attention, on connaît tous Gus, il impressionne, on en a peur. Il parle vite, pas toujours de manière compréhensible, un mot sur deux en breton, un mot sur deux un juron. Nos parents et certains de nos copains nous ont mis en garde. Brusquement, il peut s’énerver et ses colères sont terribles, un ogre. A deux reprises, j’ai testé. Une première fois lorsqu’il m’a surpris à payer mes parties de baby foot à vingt centimes avec des pièces de un centime. Une seconde lorsqu’il s’est aperçu que nous venions, sourire et bonjour de rigueur, très aimablement, jouer au baby et nous approvisionner au distributeur de chewing gum. C’était avec des pièces de 20 centimes cette fois, mais, périmées. Nous les chapardions au vicaire. Lui même se faisait sans doute berné à la quête ou dans les troncs. Il les rangeait avec soin dans un coin de son bureau. A chaque fois on s’en est sorti. Pas facile de courir après les gamins rusés du bourg. Habitués aux jeux de cours d’école, ils prennent le baby foot comme rempart devant le méchant. Je me vois encore feignant un départ côté goal bleus alors que finalement je m’éclipse dans la brèche ouverte côté avant centre. Il tourne en bourrique à tenter de nous attraper. Objectif, passer la porte du bistrot à toute vitesse… Ses vociférations rythmées du bruit de ses sabots dopent notre cavale, vite, fonce…ouf sauvés, a bout de souffle, on pouffe de rire.

Quelques pardons et de nombreuses ruses plus tard, j’ai découvert toute la dimension du musicien. Avec Daniel MINIOU ce soir, nous formons un beau trio sur la scène de St Yvi réunis par Raymond PEREZ aux côtés de Lannig GUEGUEN, Pierre GUILLOU et consorts…Au retour, à l’arrière de la SIMCA 1100 marron, Auguste ira jusqu’aux avances à Mado qui nous accompagne. Une vraie complicité, trop courte. Une mauvaise grippe l’emporte à quatre vingt balais. Quelques jours après sa décoration de la légion d’honneur.  Ce n’est vraiment que bien des années après que j’intègre avec humilité la dimension du jeu de notre ami.

Gus s’est éteint en 1976, comme vont s’éteindre bien évidemment ceux de sa génération : les musiciens Bertrand TANGUY, JAPY, Julot LE NY, comme les non musiciens, Louise DRAOUEN, ma grand mère, Marie LAMANDE, Hélène GOALEC et les gars et filles du club du troisième âge qui démarre alors…Je regarde d’un bonheur tranquille cette période. J’accède à l’âge adulte et je croise une génération qui vit avec une langue, et des traditions bousculées. Avec sa courtoisie paysanne – on se vouvoie en Breton à Bannalec, je crois que le  « tu » n’est pas employé- elle m’envoie un Kenavo ultime que je capte.

Je l’avais oublié ce brillant sonneur. Nous n’avions jamais pris le temps d’une rencontre. Très jeune il s’intéresse à la musique traditionnelle : étonnant. De nombreuses personnes de cette génération  – Pierre est âgé de 86 ans- ont en réalité, renié et snobé la musique traditionnelle. Elles pensaient, accéder à une dimension plus valorisante, en adoptant une culture plus normalisée, la musique n’étant qu’un facteur de cette normalisation.

COCOBOLO, élastique en papier job

On adhérait au syndicat des transformateurs , affineurs et expéditeurs de beurre fermier, vulgairement on était « marchands d’beurre »

Je suis de la génération qui a vu les noces au biniou. Dans le cortège, gamin, je suis les sonneurs…Derrière eux, je trouve cela formidable. J’ai ça dans le sang.

J’entends mon père, chanter en breton, toute la journée des tas d’airs avec une voix de ténor extraordinaire. Il chante un air de la Tosca « le ciel luisait l’étoile… » dit la traduction en français. Sa mère, ma grand-mère aussi chantait toute la journée.

Son vrai champion c’est Rabi, le père de Gus. Par la voix il imite les ritournelles de sa bombarde. « non c’est pas comme ça : ti da la la, étire le son ! tiii diiila laa la, lie mieux ces deux notes là !, les danseurs ne vont pas s’y retrouver »

Mon père n’était pas passé à l’acte. Il se servait de sa voix pour m’apprendre et ça suffisait. Lorsqu’il m’entendait détacher trop violemment les notes, il accourait.

« Teureu te teut, teureu te teut, arrête avec ces teureu te teut, adoucit ton jeu » il m’indique de jouer davantage des lèvres dans les attaques, jusque là je me contente d’une attaque à la langue : « Teureu te teut, teureu te teut ». C’est ainsi que j’assimile son répertoire du sud Cornouaille. Il était d’Elliant.

« Malstou (mallozh doue/bon Dieu) mais, non des guieu (nom de dieu) mais…qui « c’est suici qui joue ici dont » (quel est l’instrumentiste doué qui sonne si bien). Avec l’œil du faucon, Gus tente de débusquer alentours un couple de sonneurs, mais pas un musicien, seuls les hauts parleurs de la fête .

– Timidement je lui réponds : « c’est moi, c’est notre disque avec Hervé »

– Malstou (mallozh doue/bon Dieu) mais non des guieu (nom de dieu), on dirait mon père !

Par ses indications, mon propre père m’avait transmis la manière de sonner de Rabi père de Gus. À mes côtés aujourd’hui, par notre disque, le fils revivait l’écoute près de son père. La comparaison me flattait.

C’est en rendant visite à un pharmacien de Quimper détenteur d’une demi douzaine de bombardes que j’acquière la première des miennes.« Tiens, 10 francs anciens, c’est une Dorig. Du cocobolo». Elle sonne bien.

Le Si bémol ne me convient pas. Je souhaite sonner en Ut. Gus me procure une Jacob. Son beau frère parti exercer à Lyon, le mandate, de manière sans doute autoritaire, pour lui procurer un instrument. Mais selon Gus « çuilà ne fera rien de bon avec ça » alors il me présente un bel instrument qu’il extirpe de la poche de sa veste. Ce n’est pas de l’Ut, c’est du Si. « Pour le ressort de la clé, tu mettras de l’élastique papier job ». Je décide de la lui acheter et mon luthier serait le buraliste. La clé en mauvais état serait réparée bientôt. Du paquet de feuilles à rouler JOB je ne garderai que l’élastique rouge pour remplacer le ressort déficient de la clé de si bémol.

Mon truc c’était le couple de sonneurs au koz (prononcé kouz par P)

J’avais croisé Bodivit à Bénodet et Auguste et Laurent Sciallour au Guilvinec. Nous sonnions ensemble « par d’ssus bord », sous entendu de manière très occasionnelle. On se connaissait. Auguste SCIALLOUR me tend sa bombarde « allez, si tu veux, grimpe avec Laurent » et la réaction du public fut étonnante. Pas banal ce jeune homme accroché à une musique jouée jusque là par des personnages aux allures de mendiants souvent très vieux et recroquevillés sur des cannes.

C’est en 50 à Baud, lors d’une sortie du bagad Kemper de la kevrenn C’hlazig que je rencontre mon grand Hervé. Y avait là grand Youenn et Polig aussi. « on pourrait peut-être sonner un peu ?» me lance t-il déjà terriblement affecté par la myopie ? Mon compère de l’époque n’avait plus envie de sonner, alors, va pour Hervé.

Le bagad ne correspondait pas à mes envies. Je jouais un répertoire très personnel, celui de mon père. Hervé l’a suivi certes en proposant des trucs que je validais. Mes choix étaient d’autres fois plus arrêtés. Nous partions en famille au championnat de Gourin…Un jour Per GUILLOU s’est trouvé à partager notre pique nique. Seul et affamé, il a avalé d’une seule traite un chabichou destiné à nous tous. On l’aimait bien, on l’appelait Pierre ou Pierrot. Il appréciait, d’autres l’appelait gros Pierre… pour les enfants il est resté Chabichou.

On recevait la famille d’Hervé au café (le goûter). Mon Dieu ses enfants étaient turbulents. Une fois dévoré le goûter ils commençaient à s’ennuyer en notre compagnie . Nous leur avions suggéré qu’ils partent à l’extérieur, « allez prendre l’air, mais par sur la route ! et sage hein ! sinon ! » Tiré à quatre épingles ils nous ont quitté pour le jardin. Je les revois encore dans le cadre de la porte à leur retour. L’un d’entre eux ce jour là s’était malencontreusement plongé tête la première dans le mélange d’algues et de cendres qui sert d’amendement au sol du jardin. Hervé excédé se lève. Avec le discernement que lui autorise sa vue de plus en plus basse, il pense gifler l’un et malheureusement, c’est l’autre qui prend le revers.

Nous formions un vrai couple. C’est lui qui faisait la compta de notre entreprise, nous comparions nos réussites. Lui ses disques, moi mes yaourts.

Parallèlement je me suis formé à l’école de musique de Quimper : 9 ans d’école de musique à un âge avancé. C’était « mon bâton de maréchal », la flûte traversière, le solfège, la technique classique, les oeuvres…, je n’ai pas toujours eu de bon profs. Par la suite, j’ai officié à l’orchestre symphonique quimpérois. 15 ans de classique, baroque, romantique…les répétitions le lundi, formidable. A un moment la route le soir me fatiguait, j’ai cessé de « toucher » la flûte pendant un an.

Et puis c’est reparti avec un accordéoniste, je souhaitais me familiariser avec la haute Bretagne. Un violoniste de l’orchestre symphonique nous a rejoint. Il nous fallait une chanteuse. On a passé une annonce dans le journal. Rose Marie prof de math à la retraite a débarqué, habillée drôlement, ça lui arrive quelquefois. Elle joue de la guitare en plus…ça fait sourire mon épouse…

BENODET 2 AVRIL 2007

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *